Edito septembre 2025 – Gérard de Caffarelli « comment travailler ensemble ? »

Pourquoi choisir Gérard de Caffarelli comme titre d’un éditorial en 2025 ?

Sûrement pas parce qu’il est le seul président de la FNSEA dont le nom figure sur l’Arc de Triomphe (j’ai bien dit le nom, non le prénom). Ni pour en faire l’éloge ou en invoquer la mémoire, méritante. Ni pour rappeler qu’il fut originaire de ma région d’adoption, les Hauts-de-France.

Le choix est ailleurs. Peut-être avec une pointe de provocation, peut-être d’ironie. Mais surtout parce qu’au cours de ces derniers mois, marqués par des bouleversements personnels, un texte de lui m’est revenu en mémoire, éclairant d’un jour particulier nos façons de vivre et de travailler ensemble.

Je me suis d’abord souvenu d’une phrase de mon grand-oncle missionnaire. Dans une homélie restée confidentielle, il rappelait : « La vie et l’avenir d’une personne dépendent de peu de choses. Nous sommes de passage en ce monde pour nous aider, nous comprendre, nous soutenir, en un mot : nous aimer. Mais tous ne l’entendent pas ainsi. »

Pourquoi alors cette phrase et Gérard de Caffarelli ?

Parce que son témoignage m’a frappé par sa résonance avec notre époque. Ces derniers mois, j’ai pris du recul sur l’agressivité qui gangrène trop d’échanges, sur l’indifférence à l’égard de ce qui fait l’essence de la vie humaine, sur la fragilité des relations humaines et, en même temps, leur force, leur importance, leur primauté.

Dans un article publié dans la Revue Paysans**, Gérard de Caffarelli interrogeait, évoquant Michel Debatisse : « Pourquoi et comment nous avons été amenés à travailler ensemble ? » Comment un responsable agricole du Bassin parisien, au profil plutôt conservateur, en est-il venu à coopérer avec un petit paysan du Forez, au profil réformateur, malgré l’incrédulité voire l’opposition de leurs entourages ? Comment ont-ils dépassé leurs différences pour bâtir un projet commun ? « Est-il vrai que tu ne veux pas travailler avec moi ? »

Y a-t-il encore, dans cette expérience, à trouver réflexion et hauteur pour réapprendre à travailler les uns avec les autres au-delà des différences, des clivages, des productions ? Car l’agressivité, le populisme, la violence ne viennent pas seulement de l’extérieur : ils s’infiltrent au cœur même des organisations, des partis, des collectifs quels qu’ils soient et même si ce n’est pas nouveau, c’est un phénomène qui semble de plus en plus marqué, de plus en plus violent. Beaucoup de responsables peuvent en souffrir humainement, parfois jusqu’au drame, et ce n’est pas une faiblesse, mais le signe d’un malaise.

Alors, comment ces deux hommes que tout semblait opposer ont-ils trouvé un terrain d’entente ?

N’en étant ni le témoin, ni le contemporain, je me garderai de toute autre interprétation que celles données par Gérard de Caffarelli lui-même dans le texte précité : d’abord une foi, un idéal partagé, inspiré de l’enseignement social chrétien. Non pas « s’aimer les uns les autres » au sens strict, mais croire en l’homme, en sa dignité et sa responsabilité. Ce socle de valeurs, même s’il paraît aujourd’hui érodé, constituait un point d’ancrage commun. Ensuite, une volonté inlassable de dialoguer sur le présent et sur l’avenir, aussi longtemps qu’il le fallait, pour préserver l’unité. Enfin, la conviction que l’investissement prioritaire devait être la formation : « Former des hommes compétents, responsables et donc reconnus. »

Les valeurs humaines partagées sont le socle fondamental de tout collectif. Sans ces valeurs partagées, il ne reste que des personnalités qui s’écharpent en perdant de vue l’intérêt supérieur.

Lorsque l’humain est oublié, l’héritage s’efface. Mais aujourd’hui il n’est pas encore perdu et il nous appartient de le faire vivre encore. Car dans le tumulte de nos sociétés, il demeure une exigence simple et essentielle : croire que l’avenir se construit d’abord en apprenant à travailler les uns avec les autres.

 

Laurent Mingam

Directeur de l’Ifocap

 


* Président des jeunes Agriculteurs de l’Aisne de 1953 à 1956, président de l’Union des Syndicats Agricoles de l’Aisne de 1962 à 1970, président de la FNSEA de 1963 à 1971, décédé en 2011.

** Revue Paysans N° 247 de Janvier-Février 1998, « Michel Debatisse ; Regards croisés sur l’homme de la révolution silencieuse », page 51 « Michel Debatisse et la FNSEA ; Pourquoi et comment nous avons été amenés à travailler ensemble » par Gérard de Caffarelli.